Mon Mai 1968.

Publié le par Anakyne

Vous avez dit Mai 1968 ?

 
 

Appelé en mars 1967, j’ai eu la chance de connaître les jeux olympiques et la malchance de vivre mai 68.

En permission à 700 kilomètres de ma caserne, les grèves de mai commencent et il m’est alors impossible de rejoindre mon régiment situé à Grenoble. Je me rends donc à la gendarmerie de mon lieu de résidence pour leur signaler que je ne pouvais rejoindre mon affectation pour la fin de ma permission. Les gendarmes me raccompagnent à mon domicile, me demandent de me mettre en tenue et me conduisent immédiatement au poste de garde de la caserne la plus proche sans me laisser le temps de prévenir quiconque.

Nous sommes trois à être dans le même cas et nous voila parti en camion sur Paris, plus exactement au fort de Vincennes où nous arrivons assez tard le soir. Nous nous sommes retrouvés à une quinzaine de bidasses de régiments différents, les uns sur Dijon, les autres sur Lyon et moi sur Grenoble.

Le voyage de 700 km ne se passa pas très bien car les chauffeurs avaient peurs de tomber sur des grévistes et pour les traversées des villes les camions étaient bâchés, nous roulions de nuit ou tôt le matin et en rase campagne les bâches étaient remontées.

Ce petit périple dura deux jours et le camion égraina ses passagers à la faveur de leur destination. Nous n’avons pas eu à manger, un peu à boire. Pas moyen de se laver et de se raser. Nous sommes tous arrivés dans des conditions sanitaires un peu sauvages et brutes.

Nos familles n’ont jamais su se qui se passait exactement.

Je suis arrivé à ma caserne à Grenoble dans un état pas possible mais je n’eu pas le temps de me reposer car la vie y fût brutalement très rude.

La vie se résumait à peu de chose en réalité mais très difficile à vivre. Alerte toutes les deux heures, pas de bouffe, pas de repos et cela pendant quinze jours, de quoi rendre agressif le plus gentil des garçons.

Nous abritions une compagnie de gendarmes mobiles et lorsqu’ils rentraient le soir, ils étaient dans un sale état, les vêtements déchirés, les visages en sang. Je me rappelle parfaitement que leurs armes étaient neutralisées. Ils étaient sur Lyon et un commissaire avait été tué. L’ambiance devenait lourde et les 700 hommes du régiment particulièrement sur le qui vive.

Ce régime dura trois semaines et à ce rythme là je peux vous garantir que vous avez un tas de choses qui vous passent par la tête tant la fatigue vous gagne, tant le système nerveux est mis à rude épreuve.

Nous n’avions aucun contact avec l’extérieur et nous ne savions pas ce qui pouvait s’y passer. Pas de radio, pas de télé. Nous ne recevions plus de courrier depuis plusieurs semaines. Le seul contact que nous avions consistait à voir revenir ces pauvres malheureux qui rentraient en loques des affrontements avec les étudiants. Ce qui apportait une note particulière à notre ressentiment et à notre vision de la situation.

Nous étions réellement entretenus dans un état où la manipulation psychologique des masses était passée au stade de l’art guerrier.

Résumons : mal bouffe (c’est important pour un jeune de 21 ans), pas de repos, un état permanant d’alerte, pas de nouvelles de nos familles, pas d’information de l’extérieur.

Les choses semblaient être à leurs paroxysmes, c’était là une erreur que de le croire.

Un matin vers 03 :30 notre colonel nous rassemble dans la cour de la caserne, il fait encore noir et beaucoup d’entre nous tiennent à peine debout.

Garde-à vous, repos, garde-à-vous, repos etc..

Les quelques mots qu’il nous prononça ne furent pas pour nous rassurer et furent les suivants :

« Je sais que  je peux compter sur vous et que la France peut compter sur vous- rompez » repos, le régiment est dispersé.

Nous étions sous pression et le message nous apparu comme anodin et c’était l’avertissement d’une action que nous attendions tous.

C’est malheureux à dire mais avec le recul j’ai toujours le même sentiment. Si on m’avait demandé comme à tous les appelés présents de descendre dans la rue avec un pistolet mitrailleur nous l’aurions fait sans hésitation, nous aurions été prêts à tirer si cela s'était avéré nécessaire. Nous avions tous été conditionnés depuis début mai et nous étions devenus des bêtes de guerre.

La chose continua et l’évolution de la situation prenait de plus en plus de gravité.

Nous fûmes amenés à monter la garde dans un dépôt de munition au dessus de Grenoble, pour le défendre, avec la baïonnette au fusil, des balles réelles et des grenades offensives.

L’armée craignait en effet que les émeutiers ne s’emparent des munitions. L’ordre nous avait été donné de tirer à vue sans sommation.

Voila comment on transforme un homme ordinaire en guerrier et comment l’histoire occultera consciencieusement cette partie d’elle-même.

Dans tous les cas je peux vous assurer que quoique l’on puisse dire sur cette époque, l’armée était prête à intervenir. C’est certainement le sang froid du général de Gaulle qui a fait que cette période ne sait pas terminée dans un terrible bain de sang.

De cette aventure nous avons gagné deux mois car le Général de Gaulle à fait libérer notre classe  par anticipation et nous fûmes démobilisés en juin 1968.


C'était l'autre côté de mai 1968.


 

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