La disparition.

Publié le par Anakyne

 
La disparition.
 

Cette nouvelle se déroule dans un petit village, à la fin du XXème siècle dans le nord de la France. Ils y résidaient près de 250 âmes. La plupart natifs du village et les autres, citadins en recherche de calme. Ces derniers étaient définitivement considérés comme des étrangers et les deux clans menaient une vie relativement paisible. Certes des conflits de voisinage se déclaraient régulièrement mais pas de quoi menacer la paix de toute la communauté.

Toutes les maisons étaient construites en briques rouges en soubassement, les murs en torchis et la toiture couverte en tuiles rouges. Ces dernières avaient certainement étaient fabriquées dans la région à l’époque où l’économie locale était florissante. Ce n’étaient pas des châteaux et le poids des années se voyait ce qui donnait parfois un air un peu triste au village. Quelque fois la couleur bleue des volets apportait une touche de fraicheur qui aurait certainement choqué un puriste mais c’était la campagne. Les trottoirs étaient en terre et les jours de pluie vous aviez la certitude de ramener autant de boue que vous pouviez en transporter avec vos semelles.

 La rue principale était bordé d’ancien corps de ferme et de maisons paysannes bien souvent collées les unes aux autres. Parfois certaines avaient un petit jardinet bien entretenu devant avec un mur de briques et des grilles, parfois avec une grande porte en fer forgé supportée par deux piliers maçonnés sur lesquels il y avait encore les anneaux pour attacher les chevaux.

Certaines d’entre elles avaient les stigmates de la première guerre mondiale : éclats d’obus et de balles.

La bourgade n’avait plus depuis quelques mois son bureau de poste et un bar-tabac-épicerie tentait de maintenir son activité tant bien que mal. Seul vestige des commerces qui avant la guerre de 1914 étaient nombreux. Il y avait à cette époque cinq cafés dans la rue principale, plus deux bouchers et un boulanger pour le même nombre d’habitants.

Toujours est-il que ce commerce avait ses clients réguliers, souvent bon clients, reconnaissable à la façon très particulière qu’ils avaient de quitter le bar le soir avant la fermeture. Ce commerçant animait son échoppe par des concours de belote et de manille. Organisait l’été des soirées à thèmes avec barbecue. Les temps devaient être bien difficiles pour lui. Il avait parfois les chasseurs comme clients de passage

Il y avait une belle petite église bien entretenu où les messes se faisaient de temps en temps à cause de la crise des vocations, les curés se faisaient rares. La mairie ne comprenait que deux pièces, une pour la réception des administrés, l’autre où se tenait le conseille municipal et servait également au moment des élections. Une école maternelle et primaire bien petite pour le futur de cette commune et de ses ambitions démographiques.

La bourgade avait en ses habitants une petite dizaine d’agriculteurs en pleine mutation professionnelle, des jeunes et des moins jeunes certains partant en retraite d’ici peu. Des retraités, des actifs, des marginaux composaient cette communauté rurale.

Dans les jardins ont entendait les chiens et les volailles de toute sorte. L’église sonnait régulièrement les demi-heures et les heures.

Le train passait plusieurs fois par jour emmenant le matin les personnes travaillant dans la grande ville et les ramenant le soir. Le poissonnier passait avec son camion tous les vendredis et le boulanger tous les jours. La vie s’organisait donc sur ce tempo, avec ragots, rumeurs mesquineries.

 

A l’autre bout du village il y avait la gare SNCF. En face une maison un peu glauque, sale avec un véritable dépotoir de ramassis de toutes sortes dans le jardin. Elle était habitée par une famille qui aurait fait le bonheur d’une dizaine d’assistantes sociales et d’éducateurs. Les volets étaient en permanence fermés pour cacher les vitres cassées qui n’étaient jamais remplacées. La porte était sale et cassée elle aussi, la toiture avait encore les stigmates de la dernière grosse tempête. Une bâche y était restée de nombreux mois. Vraisemblablement le locataire n’était pas assuré et c’est la bonté du couvreur qui fit le reste.

Dans cette maison vivaient à sept ou huit personnes dans deux pièces, dans une promiscuité totale, sans chauffage à part un gros poêle à bois dont le tuyau ressortait au milieu du pignon de la maison, dans un beau fourreau en inox, ignorant avec mépris la cheminée en brique qui avait été construite avec la maison. Pas de salle de bain et des WC extérieurs. Pas de fosse septique une simple fosse sèche faisait office de station d’épuration. A l’intérieur les murs étaient couverts de crasse du sol à un mètre vingt à peu près, la décoration d’origine pure sans fioriture du plâtre simplement, le plafond était jaunie par le temps, la saleté et la graisse de la cuisine. Au fond, un vieillard au teint blanchâtre, était allongé sur un lit dont la couleur des draps sales était indescriptible. Une odeur lourde et âcre indescriptible entre le moisi et l’odeur d’une serpillère qui aurait croupé trois semaines dans l’eau, c’était particuliers.

Notre grand-père était sous un masque à oxygène et fumait comme un pompier au risque de faire exploser la maison. Au milieu de la cuisine une chèvre essayait de vivre en bonne intelligence avec quatre chiens. Tous les détails de la vie de chaque animal figuraient en bonne place sur le carrelage de la cuisine ajoutant aux odeurs ambiantes un caractère sauvage.

Dans cette pièce unique on s’y lavait peut-être, faisait la cuisine et bien d’autres choses encore, très surement.

De mémoire de villageois on ne vit pratiquement jamais les portes ou fenêtres ouvertes.

Sur le trottoir des épaves de voitures, des bouteilles vides et le vélo de Robert, des chats mal nourris en quantité.

Tous les matins Robert partait à la pêche, personne n’a jamais su si c’était pour nourrir sa famille nombreuse mais c’est du moins ce que l’on prétendit.

Robert, le chef de famille n’avait jamais travaillé de sa vie et il avait fondée une famille nombreuse. Il n’avait que des filles.

La rumeur courait bon train. On racontait même qu’il avait des rapports privilégiés avec ces dernières et on disait également que la mère, Patricia, n’en ignorait rien.  

Certains sont même allés jusqu’à à dire qu’il aurait eu un enfant avec une de ses filles ; une rumeur sans doute.

 

Robert se rendait régulièrement dans le village voisin éloigné de cinq à six kilomètres qu’il parcourait en vélo pour y faire des courses parfois avec Patricia lorsqu’elle n’était pas enceinte.

 

En face, le même modèle de famille vivait dans une bicoque mal entretenue, cachée par une végétation exubérante qui masquait avec bonheur l’indécence de cette bâtisse ancienne maison de garde barrière. Elle était occupée par un jeune couple. Dans la cour longeant la voie ferrée, des tas bois et de bois de palette offraient à un élevage de canards de barbaries abris et perchoirs. Ces canards faisaient ménage avec une ribambelle de chats, maigres, affamés et squelettiques qui dormaient souvent sur la route ou le rebord du muret d’enceinte lorsque le soleil donnait, toujours à la merci d’une voiture traversant le passage à niveau à des vitesses souvent mal maîtrisées.

De cet élevage touchant la route principale les odeurs envahissaient et imprégnaient tout. Les usagers qui quittaient la gare pour rejoindre leur maison passaient pour beaucoup avec un mouchoir ou une écharpe plaquée sur le nez tant les effluves était désagréables et lourdes les soirs de forte chaleur.

 

 Les occupants de l’ancienne maison de garde-barrière ne travaillait pas et vivait d’expédients. Rapidement une certaine complicité s’établit entre eux,  Robert et Patricia.

 

La gendarmerie passait souvent dans le village car les soirées étaient souvent bien arrosées voire trop et le vin n’était pas toujours facile. Robert était connu dans le village qu’il parcourait toujours en vélo pour se rendre de sa maison au seul commerce restant qui faisait épicerie mais également bar. Il disait tantôt bonjours tantôt pas selon l’humeur.

Parfois on avait l’impression que son vélo le ramenait chez lui avec beaucoup de difficultés, la route n’était pas toujours assez large et puis ça montait sur le chemin du retour.

Mais il allait toujours à la pêche et semblait y passer de plus en plus de temps. On raconta même qu’il n’y était plus seul d’ailleurs.

Patricia passait quant à elle le matin, le midi et le soir pour amener à l’école les filles qui étaient encore en âge scolaire.

Elle était presque pimpante, presque élégante d’une tenue surprenante pour quelqu’un disposant de peu de moyens. Elle ne regardait jamais personne, elle marchait en baissant les yeux et ne parlait à personne.

Elle regagnait son domicile, faisant rouler une vieille poussette dans laquelle la petite dernière dormait. Elle avait onze mois et c’était encore une petite fille, Amélie.

Le couple ami vivait de la vente des canards et d’autres combines moins banales. Georges fut soupçonné à plusieurs reprises de vol de voiture avec la complicité de sa femme Colette et ils échappèrent de peu à la prison. Ils furent condamnés à une peine assortie de trois mois de prison avec sursis.

 

Ce passage au Tribunal permis une accalmie et pendant quelques temps il y eût comme une trêve.

 

Mais bien vite les beuveries reprirent, les bagarres, les gendarmes, tout redevenait comme avant :

-         pour Robert la pêche, Patricia les enfants, pour Georges et Colette les canards,

-         les bagarres et les canons du soir.

 

Ces deux couples vivaient sans problèmes avec les allocations familiales, le RMI et diverses transactions certainement pas très légales et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Personne ne cherchait à se soucier de ses personnages marginaux. Chacun vivait dans son coin égoïstement.

 
 
 

Seulement un jour la commune proposa à Robert un travail de cantonnier, je crois qu’il n’eut pas le choix d’accepter ou de refuser. Du jour au lendemain notre quidam âgé de plus de quarante cinq ans se trouva dans l’obligation de travailler.

 
Cela provoqua un drame à plus d’un titre.
 

Son travail consistait à nettoyer avec un balai les caniveaux et de pousser une brouette, à longueur de journée. Ce n’était certes pas un travail fatiguant  mais il était triste et répétitif mais Robert dû contre mauvaise fortune bon cœur satisfaire à cet élan de générosité de la commune son employeur. Largesse qu’il n’appréciait pas de la même façon à n’en point douer.

 

La vie continuait avec son petit train-train mais on sentait bien que Robert s’accommodait très mal de sa nouvelle situation et les rapports devenaient terriblement tendus avec Patricia.

 

On remarquait assez souvent que Georges passait beaucoup de temps chez ses voisins pendant l’absence de Robert et les rumeurs commencèrent à circuler dans le village.

Quelques années passèrent. A ce moment nous étions en mars et les jours commençaient à rallonger, on aurait presque senti la douceur d’un printemps bien précoce.

 

La petite dernière qui avant maintenant l’âge d’aller à l’école fut admise à la maternelle par piston de la Mairie. En cours d’année cette admission tenait plus d’une mesure de protection que d’une réalité pédagogique.

Les rapports entre Patricia et Georges se précisaient cette fois il n’y avait plus d’ambiguïtés et le couple donnait l’impression de ne plus cacher ses sentiments. Robert connaissait la situation et les soirées étaient de plus en plus difficiles à vivre pour le restant de la famille. Malheureusement, comme souvent dans ce cas là, ceux sont les enfants font systématiquement les frais de ces situations.

 

Un soir et très certainement pour les protéger de la violence de leur père, le grand-père tomba de son lit et se blessa mortellement ce qui mit un terme relatif à leur querelle.

 

La gendarmerie fit une enquête et conclut à un accident.

 

La trêve fut de courte durée et les hostilités reprirent de plus belles.

 

On sentait bien que ces deux couples vivaient mal cette situation et dans des beuveries nocturnes il y avait de plus en plus de coup et de bagarres au point qu’un soir Colette en fit les frais et fut hospitalisée une dizaine de jours. Des blessures et des coupures au visage lui avait laissé de vilaines cicatrices. Encore une fois les voisins avaient appelé les forces de police qui procédèrent à une constatation pour coups et blessures à l’encontre de Robert. Hors la rumeur accusait plutôt Georges. Mais à défaut de témoignage les choses en restèrent là. Le Maire et le commandant de gendarmerie commençaient à redouter un incident plus grave.

Encore une période de calme, ponctué de remous divers, d’altercations mais toujours Patricia et Georges filaient une idylle extra conjugale sans problème de conscience.

Le Maire craignait le pire et il passait régulièrement dans la rue pour surveiller les deux couples. Mais un soir il ne put empêcher une violence altercation entre Georges, Robert et Colette. Se sentant hélas dans l’incapacité de les séparer il reparti en vitesse à la Mairie, il n’avait pas son portable sur lui, pour téléphoner à la gendarmerie. Cette fois il était trop tard, lorsqu’il revint Colette gisait par terre dans un bain de sang, probablement poignardée.

Robert et Georges avaient disparu et ne revinrent que quelques jours après en se présentant spontanément à la brigade.

La police mena pendant de long mois son enquête mais sans pouvoir tirer de conclusions permettant de déterminer l’assassin et  sans pouvoir porter une inculpation étayée sur des preuves réelles.

Le mobile certes les gendarmes le devinait mais ils ne pouvaient apporter une quelconque preuve de la responsabilité de l’homicide. L’arme du crime un couteau d’abattoir qui devait servir à égorger les canards n’avait pas été retrouvé. Robert et Georges furent incarcérés pour homicide involontaire jusqu’au jour du procès. Le village était entouré d’ancienne tourbière et de jeter l’arme du crime dans ces lieux eut été chose facile. Les services scientifiques fouillèrent plusieurs marées sans succès et les recherches furent abandonnées

 

Pendant ce temps là Patricia continuait d’emmener sa fille à l’école jusqu’au mois de juillet fin de la période scolaire. Les filles ainées commençaient à avoir des fiancés, mais la vie était vraiment dure pour Patricia quasiment sans ressources elle devait faire vivre de plus en plus de monde à la maison. Les futurs gendres s’ajoutant au reste de la famille cela devenait vraiment une charge dont elle se serait bien passée.

Elle rendait visite régulièrement à Robert à la maison d’arrêt tout en pensant à Georges pour qui elle avait toujours des sentiments.

Visiblement en grande difficultés, Patricia fut prise en charge par la DDAS début septembre et il y eut un accord avec les services sociaux pour que Patricia soit relogée dans des conditions plus humaines avec plus de confort pour elle et sa famille.

Le déménagement pu se faire sans trop de soucis vu le peu de meubles à charger.

Patricia habitait maintenant une petite maison en plein cœur du village à proximité de l’école. L’ancienne poste leur avait été louée par la commune.

Patricia ne scolarisa pas la petite Amélie et cela ne troubla en rien le nouveau directeur de l’école ni les instituteurs.

 
 
 

La vie repris son cours tranquillement. Un jour l’instruction terminée la procédure s’inscrivit dans le temps et une date.

Le procès en cours d’Assise eut lieu dans les dix-huit mois qui suivirent le meurtre. Aucune charge n’ayant été retenue contre les deux suspects bénéficièrent d’un non lieu.

Georges quitta le village et ne revint jamais on apprit qu’il faisait les relais D’Emmaüs et qu’il devait se trouver actuellement dans le Var. Sans famille il allait de ville en ville.

Robert pris possession de sa nouvelle maison avec Patricia. Dans les premiers temps cela ne fut pas facile mais le couple repris une vie presque normale.

 

Deux ans et demi se sont passés depuis les événements. Les ainés de la famille commencèrent à quitter la maison et notre couple se trouva seul. Quant à certaines des filles, elles étaient parties vivre avec leur compagnon.

Robert et Patricia déménagèrent et on ne sut jamais où, on ne sut pas non plus s’ils restèrent dans la région.

 

Leur ancienne maison, près de la Gare, fut rachetée par la Mairie. Comme il y avait d’importants travaux pour la rendre habitable tant au niveau de la plomberie, de l’électricité, du tout à l’égout, la Mairie chargea une entreprise générale d’entreprendre les travaux.

 

Ces travaux durèrent trois mois et comme il fallait raccorder tout le sanitaire et les WC au réseau, il y avait obligation de condamner l’ancienne fosse sèche et de faire constater à la DDAS la conformité des travaux.

Le maire qui était le maître d’œuvre assista à cette opération. Les ouvriers qui avaient préparé le sable, les produits chimiques et tout ce qui devait fermer cette espace commencèrent à ouvrir la fosse.

A la lumière de grosses torches ils regardèrent le volume et la profondeur et lorsque le chef de chantier regarda dans le fond il aperçu une forme allongée entourée dans une espèce de lainage. Ebranlé il se rendit compte qu’il s’agissait d’un petit corps et il faillit en perdre l’équilibre. Devant sa réaction tout le monde plongea son regard dans le trou et fit le même constat.

On appela la gendarmerie aussitôt qui se fit accompagner de la brigade scientifique. Le petit corps fut sorti, il s’agissait d’une fillette d’environ cinq ans qui avait vraisemblablement séjourné pendant deux à trois ans dans cette fosse.

L’enquête révéla plus tard qu’il s’agissait d’Amélie, cette fillette qui n’avait pas fait la rentrée scolaire. Ce manquement qui n’avait troublé personne à cette époque, ni le directeur de l’école pas plus que les instituteurs.

 

On ne retrouva plus le couple Robert, Patricia. Une nouvelle énigme et enquête non résolue. Mais la rumeur, elle, avait deviné.

 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article